Tongue Twister 2022 - en cours

La série Tongue Twister (2022 – en cours) occupe une place particulière dans le travail d’Alfredo Aceto, dans la mesure où elle articule plusieurs dimensions récurrentes de sa pratique, à savoir le corps, la photographie comme procédure et la transposition d’un médium à un autre. Réalisées en argentique, les images montrent des vêtements et accessoires socialement associés à des formes de virilité (chemises, vestes de costume, perfecto en cuir) sur lesquels viennent se greffer des langues en silicone, objets bon marché trouvés en ligne.

Le choix de la photographie argentique est ici déterminant. Pour Aceto, il ne s’agit pas seulement de produire une image, mais d’instaurer une distance avec le temps de la prise de vue. Le passage par le développement, la sélection, puis la réimpression sur papier coton mat constituent autant d’étapes qui rapprochent ce travail photographique d’une pratique du dessin ou de la composition. L’image n’est pas immédiate. Elle est construite, rejouée, presque sculptée. Cette dimension processuelle rappelle certaines pratiques performatives et photographiques des années 1970. Notamment celles de Paul McCarthy, Mike Kelley ou Kiki Smith, chez qui le costume, l’accessoire, le fragment ou la mise en scène du corps permettaient d’explorer les constructions sociales du genre et du corps par le biais du grotesque, de la parodie ou de la matière.

Chez Aceto, cependant, la performance a déjà eu lieu. Elle est rejouée dans un espace qui reste hors champ mais dont la présence structure toute la série. Le capot de sa Subaru, utilisé comme surface de travail et de prise de vue sans toutefois apparaître dans les images. Le capot de voiture est un lieu chargé d’un imaginaire très codifié, à la fois cinématographique et populaire : lieu de la panne, de la carte routière dépliée, mais aussi scène récurrente de certaines représentations de masculinités dans le cinéma et l’imagerie pornographique. Une situation rejouée comme pourrait l’être une activité physique ou un travail manuel. Il dit procéder de la même manière que s’il allait poser du carrelage. Les langues en silicone viennent alors perturber cette scène invisible. Elles rendent les vêtements visqueux, instables, comme si la masculinité qu’ils représentent se mettait à fuir, à se liquéfier. Entre le dégoût et le désir, entre le cheap et le sculptural, entre le gag visuel et la construction très contrôlée de l’image, la série oscille constamment entre plusieurs registres sans jamais se fixer.
Tongue Twister fonctionne ainsi comme un dispositif de projection. Le spectateur est amené à recomposer la scène, à imaginer ce qui a eu lieu avant la prise de vue et ce qui pourrait avoir lieu après. La photographie n’est plus seulement un médium d’enregistrement, mais un espace où se rejouent des images mentales, des stéréotypes visuels et des récits implicites liés au corps et à ses représentations.

Texte de Jean-Rodolphe Petter
À consulter dans son intégralité ici.